CIBR

« La loi du pays est la loi », dina demalkhouta dina, c’est à partir de cet adage talmudique exprimé en araméen, que les Juifs ont traversé le temps et l’espace. Depuis l’Antiquité, cet adage leur servit de viatique dans les pays où ils s’installèrent en dehors d’Israël, le plus souvent poussés par les nécessités de l’exil. Ils respectent donc les lois civiles des pays où ils résident tout en pratiquant leur spiritualité. Le Grand Sanhedrin, assemblée de sages composée de rabbins et de laïques, convoqué par Napoléon en 1807, réitéra l’adhésion des Juifs et de leurs institutions au droit civil national. Il m’a toujours semblé d’ailleurs que cet épisode de l’histoire de France pouvait servir de modèle à d’autres communautés. Il était pourtant un domaine où le respect des lois de la République et l’harmonie entre l’évolution sociétale et le fonctionnement d’une institution juive n’étaient pas encore au point : le droit pour les femmes à se porter candidates pour les élections du Consistoire du Bas-Rhin (CIBR) comme pour les Consistoires des deux autres départements concordataires (Haut-Rhin et Moselle) alors qu’il était déjà en vigueur dans tous les autres Consistoires de France ! Le CIBR est en fait un organisme civil qui d’une part, représente légalement les Juifs du Bas-Rhin et d’autre part gère tout ce qui a trait au cultuel, à l’éducation et au patrimoine. Il est composé de 6 membres élus par les membres de la Communauté Israélite de Strasbourg (CIS) et d’un membre de droit, le Grand Rabbin de Strasbourg, en l’occurrence Mr René Gutman. Un comité de femmes s’est donc constitué et s’est tourné dès le début 2006 vers le CIBR et son Président d’alors, Mr Jean Kahn, également Président du Consistoire Central de France, pour demander, argumentaire juridique à l’appui, que cette discrimination cesse car les femmes ont acquis en France le droit de vote et d’éligibilité depuis 1945. Après des mois de silence, le CIBR décida de voter à l’unanimité la non-éligibilité des femmes cédant probablement à des habitudes de caciques. Il avança à tort le fait que l’éligibilité des femmes exigerait la promulgation d’une nouvelle loi de la part du législateur et remettrait en cause le Concordat, alors même que le droit de vote des femmes acquis en 1990 au CIBR n’avait nécessité ni modification législative ni provoqué aucun bouleversement. Le comité des femmes s’est alors naturellement tourné vers le Tribunal Administratif, afin qu’il tranche entre ces deux lectures de la loi civile. Il demanda un référé en urgence après que la candidature de l’une d’elles ait été rejetée. En vertu de la Constitution de 1958 et de la Convention européenne des Droits de l’Homme, le T.A leur donna raison. Dans la foulée, une femme fut élue dans le Haut-Rhin et deux autres au CIBR, parmi lesquelles J.Elkouby élue en tête, seul candidat à l’avoir été dès le premier tour ! Les électeurs(trices) de la CIS montraient ainsi très largement leur soutien à un combat quelque peu anachronique mais qui se devait encore d’être mené ! Le résultat de cette entreprise symbolise un désir du mieux vivre ensemble, entre hommes et femmes, à l’intérieur d’une communauté. Cette pratique de l’altérité ne peut être que bénéfique et exemplaire pour tout un chacun quelle que soit la tradition à laquelle il ou elle s’identifie. 

Sonia Sarah Lipsyc.

Article publié sous le titre : « Le civisme au regard du droit des femmes. Pour l’égalité dans les urnes » dans Ensemble, n° 232, Avril 2007.