liliane_atlan J’ai eu assez tôt le sentiment aigu qu’il fallait rencontrer nos ainé(e)s. Nos ainé(e)s en judaïsme, féminisme, théâtre et théâtre juif, en ce qui me concerne. Ma vie estudiantine et parisienne a ainsi été ponctuée de ces rencontres. Pour n’en citer que quelques-unes, il y eut Arnold Mandel (1913-1987), ce prolifique écrivain qui, las de courir après son gagne-pain, m’exhortait de ne point me lancer dans l’aventure du journalisme… Charlotte Delbo (1913-1985), assistante de Jouvet, résistante, déportée à Auschwitz et l’auteure de pièces de théâtre remarquables à ce sujet (« Le convoi du 21 janvier », « Aucun de nous ne reviendra »). Elle qui, étrangement, me demanda pourquoi les Juifs tenaient tant à l’étude de la Torah et passaient leur temps à l’étudier ! « Pour la même raison » avais-je répondu en me référant à un monde que nous avions en commun, « que nous montons encore et toujours les classiques d’Eschyle à Molière ». Et pour le théâtre juif, il y eut, bien sur, Nina Gourfinkel (1900-1984) dont j’avais lu tous les articles en la matière. Je la cherchais pendant mois elle qui n’habitait finalement qu’à quelques centaines de mètres de chez moi au sein d’une communauté de palier et de cœur avec ses anciens compagnons de résistance, l’abbé Glazberg et Ninon Weyl. Et il y eut aussi Liliane Atlan. Je me souviens de la dizaine d’étages que nous avions montée à pied, Alexis Nouss et moi, ce chabbat que nous respections alors à la manière des orthodoxes pour grimper jusqu’à son appartement dans l’une des tours du 13ème arrondissement. De son logis, il y avait une vue imprenable sur tout Paris, d’ailleurs Liliane avait installé des fauteuils de cinéma face aux baies vitrées de sorte à être mieux installé devant le spectacle de la vie. Et nous discutions, judaisme, théâtre et théâtre juif, comme dans un cénacle d’initiés, nous échangions nous les apprentis et elle le maitre alors même qu’elle ne nous donnait jamais l’impression d’en savoir plus. Nous nous sentions des compagnons. L’un des traits de son élégance tenait à cette simplicité et cette richesse dans le dialogue.

Elle était alors l’auteure d’une pièce « Monsieur Fugue ou le mal de terre » qui avait reçu le prix du théâtre Habima en Israël en 1972 et qui avait été joué à St Etienne et au TNP à Paris. Dramaturge, poète, écrivaine, Liliane eut une œuvre féconde, parmi laquelle « Les mains coupeuses de mémoire », « Même les oiseaux ne peuvent pas toujours planer » ou pour le théâtre, « Les musiciens, les émigrants » ou « Un opéra pour Thérezine ».  

Elle écrivit le récit « Les Passants » à la Villa Médicis Hors les Murs, reçut le Prix Radio SACD en1999 ainsi que la même année le Prix Mémoire de la Shoah, (Fondation Buchman).

De Liliane, de sa vie, je ne sais que deux ou trois choses, elle était la première femme du biologiste et écrivain Henri Atlan. Elle m’avait raconté avec émotion le jour de son divorce se voyant elle et son ex mari comme deux complices qui poursuivaient leur chemin. Elle était la mère de deux enfants qui vivaient en Israël là où elle s’est éteinte en février dernier. Mais ce qui frappait c’était son intelligence, sa créativité, ses connaissances et son humour ! Je me souviens ainsi de l’une de nos dernières conversations - elle était alors résidente comme artiste à Mishkénot Chaananim non loin du moulin de Montefiore et des murailles de Jérusalem. Conversation qui porta sur la nuit épique qu’elle venait de passer en compagnie d’un… frigidaire… bruyant et tel Jacob luttant contre l’ange, elle avait du combattre durant des heures les borborygmes de l’engin électro ménager…jusqu’à l’aube où elle s’était écroulée ou avait pris sa plume, je ne sais plus.  Née Cohen et originaire de Montpellier, sa famille venait de Salonique et avait été pour une large partie exterminée durant la Shoah. Enfant cachée pendant la guerre, Liliane était arrivée après les années sombres, jeune adulte, à Orsay, l’école des cadres des Eclaireurs Israélites de France. Ecole qui participa à rebâtir le monde juif en France. Anorexique et portant en elle tous les stigmates d’une survivante, m’avait dit plus tard à son sujet notre maitre commun Manitou (rabbin Askénazi), alors directeur de cette école, Liliane s’était remise à vivre et à aider autrui. La camaraderie de ce milieu, l’étude, la rencontre avec son futur époux, le judaïsme, et bien sur déjà l’écriture, l’avaient aidée à ce relever. Toute son œuvre – l’une des écritures les plus enchanteresses qu’il m’ait été donné de lire – témoigne de cette tentative d’être debout, lucide presque espiègle en dépit de la douleur. Funambule de la plume, elle a traversé la vie avec art et dignité.

Je suis heureuse et honorée d’avoir pu rencontrer Liliane Atlan car c’était en toute simplicité une grande dame.  Que ces quelques mots écrits puissent lui rendre hommage, quelque peu.

Cet article a été publié dans les "Cahiers Bernard Lazare", n° 325, avril 2011 p27